- LA VALEUR-CONNAISSANCE -

 ENGLISH VERSION

 

SOMMAIRE D’APPRENTI       INTRO ET VOCABULAIRE

 

Deux thèses sont avancées dans l’œuvre lumineux de Taichi Sakaiya, La révolution de la valeur-connaissance :

 

·      Les gens consomment volontiers des ressources abondantes.

·      Ils prisent celles considérées rares.

 

En résonnant entre ces deux impulsions, la communauté éprouve deux états de conscience en intermittence.

Dès lors qu’une nouvelle abondance apparaît, la collectivité s'organise pour la consommer. Le raffinement intellectuel, l’objectivité et la logique réductionniste règlent cette consommation en accélération. Autant que cette ressource sera abondante, autant rapidement se rendront banales le savoir lire, l’efficacité industrielle et la promotion au mérite. Ces habitudes industrieuses renforcent les réglementations de la loi dont le consentement quasi-universel justifie une répartition plus équitable de la main-d’œuvre, de responsabilités et d’obligations. Une comptabilité complexe soutient des transactions extravagantes à base d’indices compliquées d'échange. L’art se rend plus expressif, compétent et répandu. Nous consumons de plus en plus de ressources sans nous soucier de leur épuisement. La surconsommation devient sa propre récompense : ses conséquences inattendues et peines à venir, négligées.

Quand débute un intervalle de pauvreté, cette perception d'abondance vacille. L’amassement criminel, la corruption, la réaction politique, le désastre et la guerre remplacent les préalables d’une distribution mieux réfléchie ; les vantardises et mensonges de dirigeants menaçants déplacent le discours rationnel et la résolution de problèmes. Alors que cette transition s’empire – de la productivité accélérée à la pauvreté provoquée – la culture en question abandonne ses critères objectifs de productivité et cesse d'estimer les objets et les actions selon leur valeur objective. Au lieu, elle embrasse davantage de reconnaissance subjective des valeurs. En fin de compte, cette nouvelle estimation remplace entièrement celle objective.

 

Je parle de notre perception de l'abondance plutôt que de l'abondance elle-même.

Tu pourrais te trouver échoué dans un désert et affligé par son vide sur le point de te tuer de soif et de privation. Il pourrait toutefois fleurir avec des soins adéquats sinon renfermer une énorme richesse (de pétrole, par exemple) bien qu’elle demeure au-delà de ta conscience et donc de ta prise.

Chaque centimètre cube de terre, d'océan et d’espace vide recèle une abondance énergétique surpassant toutes nos fantaisies. On doit simplement la faire paraître, cette énergie, sans déranger la structure naturelle de sa cachette : un rôle auquel nous nous serions rendus experts au moyen de pénibles répétitions d’épreuve et d’erreur.

 

On peut évaluer une montre selon son exactitude, sa durabilité, ses matières premières et les compétences requises pour la fabriquer et la distribuer. Le prix d’une telle montre pourrait augmenter ou diminuer quelque peu, mais se stabilisera autour d’une courbe de tarification d’uniformité prévisible dans des circonstances normales : en équilibre dynamique.

Ce genre d'évaluation de valeur peut nous sembler objectif et « réel. » Quoique la plupart d'entre nous en conviendraient, Yuval Noah Hariri affirme, dans son livre fascinant Sapiens, Harper Collins, New York, NY, 2015, que de telles structures sociales de base sont en grande partie des mythes partagés. Nous partageons des notions telles que la foi, la justice, le droit divin des rois ou l'égalité, même si elles ont toujours manqué de fondement dans la réalité. Il en est particulièrement convaincu à l'égard de l'argent : une formule subjective basée sur la confiance mutuelle dans un taux d’échange partagé, renforcé par tant de normes culturelles, de fonctionnaires et de conventions qu'elle semble complètement réelle quand en réalité elle ne l’est pas.

L'argent permet aux participants d'une société complexe de mener à bien de nombreuses transactions obligatoires avec une souplesse plus ou moins magique. Il permet des liens de loyauté et de coopération d’être soudés entre des grands assemblages d'étrangers, à une échelle impossible si l'intimité familiale ou villageoise dut être invoquée à sa place. Mais il corrode pour autant les interdépendances de la famille, de la communauté et de la religion : des liaisons que nous considérons fort importantes. Pour des centaines de milliers d'années, celles-ci nous ont servis comme principales sources de confiance et de soutien. Grâce à leur remplaçant récent par le dollar tout-puissant (sinon d’anciennes denari romaines, ou cauris ou du papier-monnaie médiéval chinois) nous pouvons nous procurer presque tout ce que nous désirerions, sans avoir à développer des liaisons personnelles, des compétences et des talents requis pour réellement le produire.

 

Autrement pourrait-on appliquer une couche spéciale de peinture sur cette valeur, une valeur-connaissance supplémentaire, en l'appelant Cartier, la dix millionième fabriquée, celle « fortunée » qui appartint à ton grand-père ou au Général de Gaulle, sinon qui s'enraya lors d’une conjoncture importante. Subjectivement, on pourrait afficher plus ou moins de valeur que ne dictent les stricts critères de consommation. De tels critères pourraient même surpasser l'importance de l'argent et le remplacer avec quelque chose d’encore plus éphémère (pense aux reliques religieux).

Cette « peinture » subjective peut incorporer n’importe quelle teinture de signification qu’un peuple consentirait à partager, se muter de façon dramatique et inattendue et confondre les calculs d'offre et de demande autant des planificateurs centralisés du communisme que des démocrates du dollar se prétendant les dévots du « marché libre. »

Les époques de valeur-connaissance évoluent en temps de déclin et de rabais de consommation : ceux marqués plus tard comme sombres. Ce sont des étapes d’enfantement de nouveaux empires, religions de masse et révolutions : des périodes d'insécurité, de conservatisme ultra et de pénurie perçue.

A l’échelle planétaire, des bombardements cycliques de météores et de comètes, sinon des éruptions volcaniques, ont pu déclencher de ténébreuses époques semblables en diffusant des désastres aux proportions geoseismiques, climato-agricoles et pandémiques. Des désastres mineurs par rapport ont pu induire la même transition locale, pourvu que cette localité fût isolée d’aide extérieure.

Sinon pourrait-on tout simplement épuiser l’entièreté du pétrole d’extraction bon marché. Etant donné nos préparatifs risibles face à cette inévitabilité, elle nous adviendra comme une catastrophe comparable.

 

La communauté de valeur-connaissance peut embrasser une nouvelle croyance avec le fanatisme d’inquisiteurs. Après avoir brutalement renvoyé l’ancienne élite, la collectivité d'armes élève une nouvelle noblesse selon des illusions de pureté de sang et d’ascendance mémorable.

De tels nobles dérivent le plus souvent leur « honneur et respect » de la brutalité terroriste. Une société paisible agirait envers eux avec ostracisme, résistance paisible et mépris bien mérité : ainsi que les Balinais ont traité leurs militaristes indonésiens et « maîtres » coloniaux européens, tant avant qu’après leur transition postcoloniale. Ainsi que les extrémistes militants et militaristes seront marginalisés au monde en paix, au lieu d’être concédés le pouvoir et les pacifistes, marginalisés, comme dans le cas de notre terre en armes.

Les pratiquants de valeur-connaissance s’attendent à ce que le prix d’un même objet subisse des fluctuations extravagantes dans des cadres différents. Ces sociétés sollicitent une noblesse glorieuse, des gestes exaltés et des mémentos magiques. Leurs chroniqueurs méprisent l’exactitude de la comptabilité et des dispositions en tableau de compte en faveur d'exagérations épiques. D’habitude, leurs meilleurs chefs se retirent des petites agitations de la politique quotidienne, en contemplations monacales et pourparlers de philosophie profonde. Dans leur absence, des satrapes insignifiants prennent la relève avec leurs petites priorités d’intéressées. Autant estropié leur éclaircissement, autant vorace leur faim du pouvoir et onéreuse au public leur concurrence. Dis adieu aux anciennes libertés et indépendances sous leurs tendres soins.

La valeur-connaissance poursuit l’équilibre, la sécurité et la survie pendant des périodes économiques de stase et de déclin ; les critères objectifs encouragent la découverte, la prise de risques et l'accroissement en instances d’abondance. Celles-ci n’auraient probablement pas pu assurer la survie pendant une durée moins avantageuse de valeur-connaissance.

Une bénigne commune de biens d’Apprentis négocierait équitablement entre les convictions de la valeur-connaissance et les efficacités de la consommation objective, niant ni à l’une ni à l’autre sa propre place. La technologie paisible équilibrerait la coopération et la compétition, encouragerait le partage équitable de stabilité et de risque et inciterait une économie calme, comprenant des surplus et des pénuries pareillement rares, comme lors du communisme des chasseurs glaneurs.

Des critères objectifs s’avancent au rochet avec inertie croissante : deux déclics en avant et l’un en arrière ; alors que flux de la valeur-connaissance s’approche et se retire avec un effort aussi doux que les ondées d’une marée montante.

Les concepts d’Apprenti se prêtent à la dissémination propre aux valeurs-connaissances. Bien que notre mentalité actuelle s’écroue dans ses valeurs d'armes, celles paisibles pourraient repeindre notre compréhension défectueuse effectivement en un clin d’œil. Pratiquement d'une nuit, d’étonnantes transformations sociales défonceront les barrières courantes au progrès. La ferveur de valeur-connaissance fera avancer les buts de la paix beaucoup plus promptement que quelques massifs graphiques de Gant tenant à dénombrer l’irréalisable démilitarisation de toutes nos institutions et la conversion en vrais Apprentis d’énormément trop de techniciens d'armes et leurs collaborateurs.

Depuis au moins trois cents ans, l’Occident s’est vanté de pacifistes plus ou moins bien organisés. Pourtant, l’humanité a nourri l’idée de la paix universelle à partir du moment que le premier enfant sage se fit battre pour aucune raison (soit par un vieillard impatient soit une clique de frangins bruts.) La question a toujours été : avec quelles précautions et délais serions-nous permis de nous approcher à cette paix universelle, si irréaliste et distante selon la mode courante ?

L’écoulement du temps ne semble pas se prolonger de façon constante. Après que quelque chose ait été longtemps poursuivie sans répit par petites étapes graduelles et pénibles, son approche peut sembler s’accélérer aux ailes exponentielles et survenir en un clin d’œil, de notre point de vue rabougri.

Au lieu de prescrire un dogme expéditif, le texte d’Apprenti propose une approche plus tempérée et moins linéaire. Notre entendement du gradualisme et de la spontanéité n’est plus à propos. Le temps de la paix n’était pas encore, ni n’en étions-nous parés ; bientôt le sera-t-il et nous le serons pour autant. D'un début faiblard suivi d’infusions de mentalité paisible en accroissement subit, une nouvelle politique d'info pourrait devancer la politique de désinformation à laquelle nous nous sommes habituées.

L’entré d'une telle correction d'Apprenti dans nos évolutions politiques n'exige aucun führerprinzip (principe du chef d'armes : « De l’autorité sans restreinte du haut en bas et de la responsabilité sans restreinte d’en bas vers le haut » - A. Hitler.) Ni ne nécessite-t-elle d’appel pour des chefs charismatiques de guerre, bien qu’ils aient géré les transformations sérieuses du passé, des fois pour le bon et d’habitude pour le pire. Les chefs indispensables s’éveilleront d’eux-mêmes : des sages de tribu paisibles et non des forcenés d’armes.

 

Ma bibliothèque municipale exhibe une centaine de mètres linéaires de livres sur l’art de la guerre, sa science et son histoire, et moins qu’une poignée de livres sur la paix. Multiplier par deux ou trois fois, prenant en compte les bibliothèques satellites en ville, et puis suivant l’étendu géographique de cet inventaire, jusqu’à côtoyer la proportion de mille contre un. Les livres de guerre sont regroupés sous deux ou trois thèmes, alors les quelques titres de paix sont éparpillés par uns et par deux à travers la bibliothèque.

En Afghanistan, le State Department (le Ministère des affaires étrangères) manquait des compétences, des effectifs et des fonds nécessaires pour effectuer sa tâche de reconstruire le pays en paix. Ses fonctionnaires ont dû aller, casquette en main, mendier auprès des militaires beaucoup mieux nantis, pour des corps chaleureux et de l’argent sonnant ; mais rebelote, les compétences nécessaires leur manquaient aussi. Quant à gérer la guerre et la paix, voici la norme proportionnelle de nos priorités culturelles et de leur accent.

 

Les plus nombreux ceux qui examineront Apprenti et pareilles œuvres de paix, et le plus souvent qu’ils aborderont ses sujets en conversations ordinaires, le plus vite cette valeur-connaissance prendra racine. Une fois que ses propos se rendront banals, une commune d'Apprentis pairs émergera comme si de nulle part. Tectonique et imparable, elle fera surface tel qu’émergerait un nouveau continent de la mer morte qui l’entoure, saturée d’indifférence, de stase et d’inertie, un peu comme illustré dans L’Etoile Mystérieuse par Hergé.

Autrefois, quand la thèse de l'orthodoxie d'armes percuta son antithèse de révolution d'armes, leur synthèse explosive n’aboutit qu’en une apparition encore plus fatale de technologies d'armes.

Cette fois-ci, nous devons prendre pied ferme, nous focaliser l’esprit et remplacer la mentalité dominante d'armes avec une inédite de paix.

 

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