- GUERRIER D’INFANTERIE AU COMBAT -

 

ENGLISH VERSION

 

SOMMAIRE D’APPRENTI       INTRO ET VOCABULAIRE

 

Je n’ai pas servi comme guerrier durant cette tournée de ronde ni connu de combat. Mais je me crois avoir servi cette peine lors de vies antérieures, et que tu te l’ais tapée de même. Nous sommes tous des vétérans et des victimes du combat, si seulement par rappel subliminal.

Tant pis si tu nies mes écrits par refus de croire en la réincarnation sinon opiniâtreté que des civiles (ou ceux contrariant ta manière de penser) doivent se taire au sujet de la guerre. Lis-le ou pas, rends-t’en compte ou pas. Tout ce que je puis, c’est te le proposer.

Nous devons goûter l’acide vomi plein sang de la guerre sans l'éprouver en temps réel ; aspirer à fond sa puanteur et nous tremper le visage dans ses effusions ; nous familiariser avec toute l’horreur qui nous a été épargnée cette fois-ci par bonne fortune et rare sagesse.

Evoquons le combat des récits de ceux qui l’ont éprouvé pour nous, aussi d’expériences antérieures vaguement retenues, voire désapprises. Ainsi pourrions-nous éviter de la répéter si souvent ces temps-ci et dans l’avenir — et bien moins continûment que dans les réincarnations du passé.

Je peux te divulguer ce que me raconta mon grand-père. Il me dit que le meilleur fruit qu’il ait goûté – et nous habitions Provence, lieu d’un bon nombre de bons fruits – fut d’oignons crus déterrées d’un champ abandonné : ces oignions, enduits de terre et «  on les a mangés comme des pommes. » Puis il en sourit, de sa mémoire.

Que quand ton escouade se fait épingler loin d’abri par un ouragan de feu, mieux vaut ramper en avant jusqu’à ce que l’arrière de ta tête ne s’enfouisse sous les entrejambes de celui du devant, puis poser ton casque sur son arrière train.

Qu’il a trouvé ça drôle quand un gars chia dans sa culotte (ce qui arrive à un quart ou plus des combattants sous le feu) cette fois sur la tête de son suivant en file ! Ils survécurent cette tempête-là, de telle terreur à faire dans ses culottes, afin d’en ricaner ensuite.

Ou mon père me racontant d’avoir attrapé des poux sous une jetée pourrie avec sa compagnie d’éclaireurs anti-chars. Sinon me démontrant, grave et silencieux, l’étroite plage de galets au fond d’une gorge aux ombres profondes, trop abrupte pour en négocier la descente à l’aveuglette, bien qu’elle put receler un sentier. Mon père ne nous l’a pas indiqué et nous n’y sommes jamais revenus, quoique assez proche de chez nous.

Un de ses meilleurs amis et sa section embarquée furent massacrés dans une croisade de mitrailleuses allemandes, probablement nichées en haut de cette falaise, près du bord que nous chevillions à présent, une bonne trentaine de mètres ou plus (j’étais alors jeune et petit) en sus d’une triste plage rocailleuse au bord de la croisette. Loin sur l’aile droite du débarquement américain en Provence ; là où, un peu plus loin, le Groupe naval d’assaut de Corse se fit massacrer. Mon père en eut de la veine !

Un autre de ses meilleurs amis périt après la tombée de Dien Bien Phu. Il y commandait la seule unité de dix chars envoyés là en pièces par avion, et lui avec ses deux bras cassés en plâtre dans le char en tête. Il mourut pendant l’évacuation et la concentration des prisonniers, avec deux tiers de ses camarades encagés.

Ou l’histoire qu’il me conta une fois, quand il fut lieutenant en tête d’une colonne régimentaire de cavalerie pendant une marche de deux mille kilomètres, du Texas au Kansas et de retour : la dernière de telles randonnées dans l’histoire américaine.

Ils étaient drogués de chaleur, de retour au poste. Les chevaux à la pointe de son élément, en s’approchant du camp, le flairèrent et s’élancèrent au pas de charge par-dessus la crête et vers le fond de la vallée et leurs stalles doucereuses, sous le soleil écrasant et leur cavaliers somnolents. Quelques-uns ont dû sans doute piquer du nez, bien qu’il ne m’en parla pas et je fus trop bête pour lui réclamer des détails.

Mon père transmit la nouvelle le long de la colonne qu’il fallait ranimer tout le monde parce que les chevaux allaient devenir rétifs. Je te parie qu’ils ont fait une grande rentrée de parade à la fin d’une marche de maître. Il ne m’en parla plus mais je perçus la fierté dans ses yeux.

Tous deux ont coupé court leurs petites histoires et me les ont parcimonieusement racontées, bien qu’ils surent que je les écouterai bouche bée pour aussi longtemps qu’ils souhaitaient causer. Tant fut la peine de leurs souvenirs.

 

Chaussons les bottes crasseuses d’un fantassin moyen d’infanterie au combat. Au monde paisible, chaque enfant recueillerait cette sorte d’histoire jusqu'à ce qu'il lui fut ordinaire — quoique plus rien de la gloire militaire. A huit ans, on aurait déjà pris Guerrier d’infanterie au combat en dictée à l’école sinon l’aurait dévoré dans une magazine illustrée.

Allons-y tout de même …

 

Au lieu de te réveiller dans un lit douillet en une chambre bien chaude, le long du couloir de parents affectueux, soit auprès d'une doucereuse compagne voulant bien t’aimer, soit tout seul et nébuleux ; tu sursautes en éveil dans un trou humide, éveillé par une démangeaison persistante et une cacophonie d’explosives à haute puissance qui t’assomme depuis des mois, sinon par quiétude sinistre qui ne présage rien de bon.

L’horizon gronde du fracas distant de l’artillerie lourde – la tienne si tu es veinard, celle de l’autre côté sinon des deux – ce son étonnamment comparable au borborygme à partir de tes tripes vides — sauf qu’il fait frémir le paysage entier en outre de tes boyaux flétris. Friande pour une bouchée supplémentaire, elle coule un petit filet de sable dans ton trou. Fais gaffe qu’elle ne te décortique de ton terrier et ne te dépèce pour son petit déjeuner ! Rien à faire, ce concernant.

Solitaire, tu es entouré de paquets obscurs de camarades martyres enterrés invisibles. Depuis une quinzaine ou plus, personne n'a mis de côté ses chaussures pourries ni ses guenilles couleur de caca, ni ne s'est bien reposé ni baigné proprement. Si tu as pu dormir du tout, ton coma mortel a été baigné de sueurs, bourré de cauchemars et interrompu de façon exaspérante à tout moment. La stupeur délirante du sommeil spolié est ton sort quotidien autant bien que celui de tes gradés décisionnaires de vie et de mort.

Cette petite levée est de la même noirceur et humidité que les autres selon l'excès saisonnier de canicule en sueurs ou de givre grelottant. Qui aurait cru, depuis les conforts d’une maison étanche, que le simple temps dehors était d’une telle sauvagerie ?

Une fétidité de pourri remplit tes narines, celle commune à tous les champs de bataille. Elle est composée de boue ou de poussière ; d’haleine fétide, d'arômes de corps humains et de leurs déchets ; du moisi d’habits, de vivres et d’équipements ; des effluves d’explosif à haute puissance ; de bouts cuits de chair en décomposition ; du flot en éclat de sang frais sinon du doux relent quasi-cacao de sa décomposition ; le tout accentué depuis presque cent ans par le remugle omniprésent du diesel. Autre fois, c’était la puanteur de basse-cour des bêtes de trait et de cavalerie, leur excrément et celui humain encrotant toutes les godasses en marche.

Toutes les effluves toxiques et fluides taboues que tu aurais toujours évitées en temps de paix composent en guerre ta toilette quotidienne. Ton rappel de ces puanteurs et retentissements infectera ta psyché jusqu'à la mort ; toute suggestion ranimera des fugues post-traumatiques au cours de ton distant avenir civil.

Tu souffres partout au corps et la diarrhée trotte de près derrière toi, te grippant les tripes — advenant à mi de ta crainte et son affaiblissement immunitaire, et à mi du petit déjeuner fécal que tu viens de gaver. Tes muscles sont saturés d’acide : le lait du surmenage. Ta peau rampe d’une grouille exaspérante d’insectes (les compagnons fidèles du combattant) et d’un lustre corporel qui te colle et pue. Même ta sueur et celle de tes compagnons puent de l’ammoniaque, car vos corps hyper abusés n’incorporent plus de graisse et se carburent au tissu musculaire. Tu souffres d’embarrassantes plaies et de plaintes chroniques que personne ne reconnaît sauf pour te les ridiculiser. Tu dois tousser, éternuer, pisser ou chier en moments périlleux et compromettre de ce fait tes compagnons. Tu as perdu plus de poids que ne serait normal ou sain. Ton épuisement te prosternerait dans des circonstances normales ; un docteur qui valut son sel jetterait un coup d'œil sur ton pauvre cul désolé et t’expédierait au lit pour une bonne semaine de repos. Pas ici, pas maintenant. L’effectif de fusiliers au combat est trop faible pour permettre ce luxe.

Tu as constamment faim et t’es fou de soif. De l’eau d’une tiédeur puante de chlore te rend la nausée sans combler ta soif. Tu perds l’appétit du moment que tu renifles ta boite d’aliment de chien, les rations du combattant. Pour chaque tourment t’étant absout par le génie logistique de ta patrie, une douzaine de plus t’infestent en pire et moins remédiable.

Que tu sois toxicomane ou pas, le faux promis de l'alcool et des drogues te feront souffrir comme un damné. Tu ferais presque n'importe quoi pour quelques gorgées, pilules ou piqûres d'évasion. Néanmoins, ni la nourriture, ni la boisson, ni les drogues : ces horreurs moisis accessibles dans ta porcherie, ne te consoleront.

Ta seule véritable consolation, c’est le courrier problématique: un petit mot précieux de chez toi. Le commis au courrier est autant capable de te jeter une note contenant la mauvaise nouvelle que ta compagne, folle de solitude, s’est précipitée dans les bras du premier merdeux venu, sinon que ta famille et tes amis se sont fait massacrés pendant la plus récente atrocité martiale chez toi et t’ont abandonné pour toujours.

Au lieu de circuits rébarbatifs à un boulot modérément passable, tu dois faire face à la machinerie ronflante de haine industrielle qui se déploie par-delà de l'horizon : le plénier génie, toute la fortune et la fleur de la jeunesse d’un pays aléatoire, les citoyens desquels tu n'aurais jamais rencontré ni tenus en querelle — entièrement, consacrés, à, ton, extermination, particulière. Gloupe !

La puissance de feu de ton armée te sera aussi menaçante que celle de l'ennemi. Les troupes en première ligne peuvent être et seront massacrées par un côté ou l'autre. Les forces mécanisées sont des germoirs de désastre mortel ; l’artillerie, les chars et l’aviation des deux côtés, parfaitement conçus pour annihiler ta vulnérabilité transparente. La maladie et la mésaventure t’abattront plus facilement que le combat. La mort n'est pas particulière au champ de bataille.

Le péril te menace de partout, ainsi que l’exécution impassible par peloton de feu, voire le simple pistolet de ton chef d’escouade, pourvu que tu te sois faufilé en un coin de sécurité. Aucune sûreté ne t’attend sauf dans les rangs bien alignés d'un cimetière militaire ou d’une chambrée de convalescence, sans quoi ce qui t’attend, c’est une fosse commune raclée par bulldozer ou une grotte moite, empestée et retentissant de cris : des premiers secours aux derniers recours d'après l’efficacité régimentaire.

Au lieu de ta politique journalière auprès d’individus raisonnablement familiers et compétents, sous les contraintes de la civilité et des lois, tu devras faire face à des âmes perdues, autant souillées et malheureuses que la tienne. Au lieu d'une coterie d’amis et de familiers nourris par la bonté mutuelle, vous formez une troupe puante de brutes vulgaires et de compulsifs névrotiques avec lesquels rien ne reste à partager que votre misère motivée par dépit fugace et terreur parfaitement raisonnable.

Si tu es assez fortuné et possédé de la dignité du courage, ils te traiteront mieux qu’un frère noble durant des éclats de crise, partageront avec toi leur dernière croûte de pain et gorgée d'eau, risqueront leur vie pour préserver la tienne — et t’abuseront comme une saleté à d’autres moments. Vos tendres sentiments et corps rompus seront à la merci chacun de l’autre. Aucun choix ce concernant.

Ce matin noir t’apporte des cancans à toi et tes bons amis de partager. Vous êtes devenus des malins à présent, aussi superstitieux que des cannibales et d’une vigilance sauvage envers tout Autre.

Après la découverte d’une certaine poche de sécurité relative, le combat pourrait te sembler comme une inquiétude secondaire. Tu y seras intimidé par des maîtres d’esclave d’arrière secteur, triés pour l’insensibilité, dont l’intention est de vous intimider : de parfaites brutes que tu ne côtoierais jamais en privée ni  rendrai confiance au combat — pour effectuer des ronds de corvée sans fin et sans valeur, dégoûtants et épuisants. Leur seule réplique à ta requête de dignité : l’insulte réfléchie, la brutalité et l’expédition à charge dangereuse. Leur sûreté relative dicte ton péril ; leur maigre confort, ta misère. Des lutins zébrant les entrées de l’enfer, aiguillonnant les damnés vers leur malheur : leur but primaire, c’est te refouler dans les tirs. Comme tant d'autres institutions répressives en temps de paix, comme des cils rayant l’intestin péristaltique, ils refoulent les déchets après en avoir extrait chaque lambeau de vitalité.

Tes commandants seront plus attentifs à la destruction de l'ennemi qu’à ton bien-être. S’ils sont braves, ils bosseront jusqu’à crever pour que tu sois nourri et hébergé aux normes minimes, regretteront brièvement ta détresse d’insecte et ta disparition, puis poursuivront leur chemin. Sinon ne s'inquièteront-ils point de toi ; ils chercheront du reste leur promotion en promouvant tes troubles.

Voici ce que crée un général et lui rend ses étoiles. Sa charge primaire est de vous clouer, toi et tes compagnons, sur une position intenable, puis vous renvoyer en marches de plus en plus périlleuses, jusqu'à votre perte telle que des bagages égarés : inutile de trop s'ennuyer. Il y disposera toujours d’un flux de remplaçants anonymes pour combler ses débours. Voilà son devoir, sa gloire et sa récompense.

Ton meilleur ami périra sous tes yeux sinon sera terriblement mutilé dans tes bras, et aussi ses remplaçants et leurs remplaçants de suite et probablement toi de même à la longue. Après avoir témoigné de leur agonie et lavé tes mains dans leur sang, tu les enterreras dans un trou commun (l’un de centaines de trous béants que tu auras à creuser) qui prit des heures d'éreintement dans l'écorchure de la glèbe, des pierres et des racines à tes pieds. Il est stupéfiant, le travail impliqué dans la creuse d’une tombe adéquate ou d’un abri décent.

Des sous-munitions aux dimensions d’un citron aiment à rebondir, en un ouragan de petits éclatements, dans des creuses, en bas des descentes d’un abri et autour de ses murs de sacs de sable avant de détoner et déchiqueter ceux gisant au-dedans. Des véhicules et des drones piégés peuvent être pilotés par des gens ou bientôt par de l’intelligence artificielle sans la possibilité de l’évader.

 

 

Sinon auras-tu à trimbaler son corps brisé et lourd comme du plomb vers un destin incertain à l'arrière, souhaitant à moitié qu’il crève et te soulage de la lutte pour le sauver. La perte de tes amis se tordra dans ton cœur comme un poignard ; tu éviteras de telles amitiés par la suite. Plus jamais d'attachements si pénibles pour toi.

Le copain sauvé sera celui chanceux. En toute probabilité, tes compagnons auront dégagé sous ordres d’ignorer les blessés, et ta blessure te clouera au sol jusqu’à ce qu’un adversaire errant ne mette fin à ta misère avec sadisme enthousiaste ou incertitude mal aisée et ne dérobe ton corps en passant. Tu pourras mourir criant en agonie sinon saigner à mort en silence, tout seul en bon temps.

Qui s'inquiètera de quiconque n’appartenant pas à ta petite tribu infestée de vermines ? Tous sauf tes compagnons d’escouade restreinte – amis ou ennemis, co- ou non-combattants – tous endosseront la silhouette de spectres dont la souffrance et l'extermination deviendront des sujets de soulagement, d'indifférence et ou dérision sportive. Tu dédaigneras surtout ces civils pâteux que tu fus expédié là pour défendre ; leur souhaitant pire destin que le tien, empirant leur sort peut-être par la sombre magie de ton envie.

Toi et chaque survivant non pas un sociopathe inné, vous muterez tôt ou tard en zombis post-traumatisés. Sur ce, rien ne t’aidera vraisemblablement jusqu’à ce que tu ne reçoives des mois de soins professionnels et peut-être plus jamais, quoi qui t’arrive. Tu ne t’en remettras jamais entièrement.

Ta seule vraie tâche, c’est tuer et si possible ne pas être tué. Tu seras invité à assister à tous les crimes que tu dédaignes. Rien d’autre que ton acceptation complète de cette dégradation criminelle ne te permettra d’échapper de cet enfer, le corps peut-être intact mais l’âme en lambeaux. Ta haine t’aveuglera. Les cris perçants d’agonie de tes ennemis se rendront en musique à tes oreilles, comme peut-être les sanglots des femmes et des enfants coincés entre des tirs croisés. Le pillage te deviendra un enjeu sportif, un soulagement pour l’immesurable ennui qui prédomine pendant la guerre. Toute décence prisée d’antan te sera arrachée et des perversions de justice et de compassion te deviendront coutumières.

Ce ne sera qu’alors que tu saisiras la monstruosité de la guerre. Trop tard, hélas, pour faire quoi que ce soit à son insu sauf renforcer sa misère. Tes options se rétréciront à celle seule de la survie et pas toujours celle-là. Tout le reste te semblera insignifiant : des propos vides et des sensations creuses, comparés aux extases de la survie mise à nu, des loyautés fraternelles et des verdicts en noire et blanc du combat.

Dépouillé des gris fades et des arcs-en-ciel enjoués de la vie civile, ton dilemme pourra t’intoxiquer et t’ôter la capacité de rattraper les rapiècements de la paix. Dans ce cas, ta communauté adorée, ancienne pratiquante du triage social, t’éteindra en toute tranquillité une fois que tu renoueras son étreinte — sans pause, sans pitié, sans dignité ni regret. Tu ne seras même pas compté parmi les deuils de la guerre, bien moins honoré. Encore plus de vétérans meurent ainsi – isolés de tous chez eux – que ceux au combat.

Ces jours-ci, davantage d’enfants disparaissent en guerre que de soldats. Ce fut en toute probabilité toujours le cas, mais jamais reporté au monde civil sans censure. Les psychopathes sont friands de léser des innocents avec le consentement du public.

 

Le réveil du lendemain sera semblable à celui d'aujourd'hui, celui d'hier et du jour avant, à moins qu’un nouveau désastre ne sonde les limites de ton courage, de ta santé d'esprit et de ta résistance, ne te fouette et ne te fasse en toute probabilité gémir et périr.

Au lieu des appels d’un héro d’opéra : à Dieu, au devoir, à l’honneur ou à la patrie, que tu t’attendrais à déclamer dans de telles circonstances imaginaires ; tes derniers souffles coupés court seront probablement des petits cris de bambin : Mama ! Mamie ! Maman ! Que sa bonté maternelle te délivre de ton agonie : ta tentative de rétablir, sur ta dernière position, les réconforts du sein. Ta précieuse virilité d’adulte te fuira avec ton sang.

Personne ne se préoccupera de ton sort pour bien longtemps. Si tu es parent, ta mort amplifiera la misère de tes enfants et de leur mère et celle atroce de tes parents. Victorieux ou défaits, ceux pleurant ta disparition se tairont bientôt et disparaîtront à leur tour, et ta précieuse vie déversée dans le vide sera oubliée.

Ta misère deviendra une abstraction : moins qu'une apostille dans des ouvrages d'histoire qui ont enterré des vies dissipées sans compter en jargon militaire, en héroïsme fantaisiste et en baragouins politiques. Moins significatif qu’une fourmi écrasée. Mite à la flamme : ta vie passionnée et immaculée, née en souffrance et espoir et nourrie par la tendresse et la dévotion de parents ou de gardiens dévoués : tout ça sera pelleté comme une particule de combustible dans la plus sale des machines d’armes (to stoke the WeaponWorld Jive Drive.) Pleins de toi réincarnés dans des enfants à venir auront à retracer ton absurde chemin au néant.

 

Dis-moi, maintenant, cher Apprenti, comment peuvent les routines rassurantes de la paix et du progrès nous préparer pour cette agonie à répétition — comparée à laquelle la crucifixion du Christ durant un bref après-midi n’aurait pas été si rêche ? Seulement le conditionnement progressif et hypnotique depuis la naissance, appuyés par des milliers d’années d’embrigadement compulsif – grâce à notre civilisation d'armes – ceux-là seuls nous ont empêchés d'abandonner cette sépulture de fous, hurlant du fond de nos poumons, et défier ces psychopathes évidents qui souhaitent tendre nos extrémités délicates dans la flamme de leur patriotisme, tels que des boudins craquant au feu du camp.

 

Il serait mieux s'il n'y eut plus de guerre, seulement la paix. Non aucun combat du tout, du moins d’ici un certain temps, mais moins à présent et de moins en moins avec le temps.

 

- Le monde paisible des Apprentis -

 

« Il y a octante et sept années, nos pères ont constitué sur ce continent une nouvelle nation conçue en liberté et consacrée à la proposition que tous les hommes sont créés égaux. »

«... Nous sommes venus pour consacrer une partie de ce pré comme l’ultime lieu de repos de ceux qui y ont livré leur vie pour que la nation puisse vivre ; il nous est entièrement approprié et opportun de le faire. »

« Mais dans le sens plus large, nous ne pouvons dédier ‒ ne pouvons consacrer ‒ ne pouvons sanctifier ‒ cette terre. Les valeureux qu’y ont lutté, ceux en vie comme ceux défunts, l'ont consacré au-delà de notre faible capacité d'y ajouter ou soustraire. Le monde constatera à peine ce que nous exprimons ici, ni ne s’en souviendra-t-il pour longtemps, mais il n'oubliera jamais leur accomplissement. C’est plutôt à nous, les vivants, de nous consacrer à l'œuvre inachevée avancée avec telle noblesse par ceux qui ont combattu ici. Il nous reste de nous dédier à la grande tâche devant nous ‒ que de ces disparus adulés nous devons tirer encore plus de dévotion pour cette cause à laquelle ils ont rendu l’ultime, la plénière mesure de dévotion ‒ nous résoudre ardemment que ces défunts n’auront pas disparu en vain ‒ que cette nation, sous Dieu, disposera d’un nouvel enfantement de la liberté ‒ et que le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ne périsse jamais de la terre. » Abraham Lincoln, Adresse de Gettysburg.

 

 

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