- LA MYTHOLOGIE D'ARMES -

ENGLISH VERSION      

 

SOMMAIRE D’APPRENTI       INTRO ET VOCABULAIRE

 

« Un mythe, c'est l’unité d'imagination qui permet à un être humain d’accommoder deux mondes, qui réconcilie de façon réalisable leurs contradictions et maintient la voie ouverte entre eux … »

« Le mythe te permet de vivre avec ce que tu ne peux pas supporter. »

« Et si ce mythe a été bien appris, il deviendra un mot, un seul mot commutateur qui allume tout un système de délusions réconfortantes … »

« La fonction du mythe, c’est fournir un modèle logique en état de maîtriser une contradiction. Le mythe prouve que les choses ont toujours été telles qu’elles sont et qu’elles ne changeront jamais. » Antjie Krog, Country of My Skull: Guilt, Sorrow and the Limits of Forgiveness in the New South Africa (Pays de mon crâne : La culpabilité, le chagrin et les limites du pardon dans la nouvelle Afrique du Sud), Times Books, Random House, New York, 1998, p. 250.

 

Tu pourrais trouver alarmant ce qui suit. Les assertions les plus prisées par notre société sont des mythes d'armes contrecarrant la paix. L’antinomie d’armes et de paix corrode la conscience humaine, telle que la salive sucrée fond l'émail des dents et la pluie acidifiée dissout le marbre.

Quand je jette ces mythes en l'air et les bâtonne vers toi au rondin de base-ball, dépiste leur trajectoire en crête et place-toi sans crainte en dessous, ne te couvre pas la tête de tes mains. Il n’y a que ton entendement intuitif qui puisse remplacer les platitudes de la mentalité d'armes.

Tout le monde dispose du livre De la guerre mais d’aucun équivalent De la paix. Cette lacune culturelle démontre l’étendu de notre ignorance, apathie et sottise.

Selon Carl Von Clausewitz qui rédigea l’œuvre proverbiale De la guerre (l’ultime exercice pédantesque de la mentalité d’armes) : « La guerre est la suite de la diplomatie (politique étrangère) menée par d'autres moyens. » Autant conclure que l'agriculture est la suite de bonbons menée par d'autres moyens. Compare les dépenses en préparatifs pour le combat, même en temps de paix, contre le maigre revenu versé dans la diplomatie professionnelle. La guerre, c’est l’enchaînement de la technologie d'armes dans sa forme la plus pure : la transformation de l’énergie potentielle de la société en mutilations cinétiques.

Il est parvenu à la conclusion suivante dans son chapitre « Les buts et moyens de la guerre » :

 

« On peut occuper un pays entier, mais des hostilités peuvent se renouveler à l'intérieur sinon peut-être avec l'aide d’un allié. Certes, ceci peut aussi bien se produire après un traité de paix mais cela ne parvient qu’à démontrer que non toutes les guerres mènent nécessairement à la décision finale et à l’accommodement. Pourtant, même si les hostilités se renouent, un traité de paix éteindra toujours une masse d’étincelles qui auraient pu couver posément. Qui plus est, des tensions sont assouvies, car les amants de la paix (et ils abondent en tous cas dans tous les peuples) abandonneront alors toute pensée de passer à l’acte. Quoiqu’il en soit, on doit toujours considérer qu'avec une conclusion de paix, le but de la guerre a été atteint et ses affaires conclues. » De la guerre, Oxford Classics, p. 32.

 

Si même l’incomparable Clausewitz s’est vu contraint de conclure que chaque guerre doit aboutir en un traité de paix ; nous tous le serions pareillement, que la guerre perpétuelle mondiale n’aboutira pas avant qu’une quasi-unanimité n’ait contre-signé un traité global de paix.

 

Dans The Causes of War, (Les causes de la guerre), The Free Press, Macmillan Publishing Co., New York, publié au préalable par Macmillan dans Londres, 1973, pp. 115-117, Geoffrey Blainey explique que les négociations entre deux diplomates ressemblent à celles entre deux marchands qui négocient des privilèges et des obligations au lieu de marchandises. Alors que l’offre et la demande peuvent régler les transactions marchandes, celles diplomatiques sont plutôt comme une troque dont la valeur d’échange doit être déterminée alors-même que la procédure se déroule. Ces diplomates doivent soigneusement étudier leur engagement pour déterminer qui vendra et qui achètera et à quel prix. Ils peuvent néanmoins se tromper pour diverses raisons quant au montant de ces valeurs, au point ou aucun accord ne peut être obtenu sauf celui fautif dont le seul correctif, en fin de compte, soit la guerre.

 

« Au contraire, la véritable cause de la guerre se voit le plus clairement quand étudiée en corrélant l’amoindrissement des profits, dû en soi à l’accroissement de la population et diminution dans la productivité du terreau, ce qui se manifeste pour autant, indépendamment de ces deux phénomènes, comme l’effet direct de réductions dans la productivité travailliste [sinon technologique]… En d’autres mots, comme l’a remarqué Proudhon, la guerre est toujours la séquelle d’une déformation économique qui ne peut être remédiée par des moyens moins compliqués et coûteux comme le commerce ou le monopole. Benjamin Constant, lui aussi, a bien remarqué que "Les hommes n’ont recours à la guerre que quand ils ressentent que le commerce soit incapable de leur obtenir ce qu’ils tenteront d’acquérir par la force." » Achile Loria, The Economic Causes of War, Charles H. Kerr & Company, Chicago, 1918, p. 55.

 

Alors, imagine-toi pénétrant dans une petite épicerie, de l’argent en une main et un pistolet dans l’autre. Tout le monde agirait ainsi. Quiconque s’offrant même une gomme à mâcher, lui et le négociant devront déterminer si de l’argent change de mains et combien selon leur évaluation de qui gagnera un tir aux flingues, sinon.

Serait-ce là une manière sensée de gérer ses affaires non moins celles de la planète entière, si une autre alternative se présentait ?

En plus, afin d’illustrer notre réalité de réserves d’eau fraîche et de bon terreau en rabais et d’inventaires d’armes en surcroît, imagine que tous deux ont des enfants qui crèvent de faim et de froid chez eux et qu’ils empoignent, au lieu d’un pistolet, le détonateur d'un bandolier de dynamite enveloppant le corps de chacun : branché de façon à détoner le sien et tous ceux des autres simultanément.

Est-ce qu’un témoin sensé tarirait dans les parages – soit locaux soit planétaires – pour y constater le dénouement ? Y aurait-il une option un peu moins surréelle ?

 

Disposons de la paire suivante de mythes d'armes : ceux les plus communs, insistants et fâcheux.

Premièrement : la paix au monde n'apparaîtra pas avant qu’une unanimité de saints ne se soit repentie de ses péchés. Rien de moins que cette caricature injouable ne parviendra à définir la paix à la satisfaction de ces mythomanes. Je me demande si la plupart des gens eussent du éprouver quelque chose de comparable avant la terminaison du cannibalisme ou de l'esclavage : tout le monde aurait dû se transformer en saint au préalable.

Mais bien sûr, mon pote.

Au contraire, le monde en paix devra être fort désordonné, controversé, « politique » et corrompu, tragique et assujetti aux échecs périodiques, peut-être à l’échelle globale, peut-être létaux à l'humanité ou sa civilisation. Le bonheur et la misère des êtres humains y auraient les même sources que sur la terre en armes, en d’autres mots, sous l’influence des riches et des puissants.

La seule dissemblance ? Le meurtre organisé y serait illégal et cette loi serait imposée avec acharnement partout. La guerre deviendrait moins fréquente, musclée, de faux profit et confectionnée en série.  Elle ne serait plus marchandée comme quoique ce soit d’honorable, de rémunératrice ou glorieuse. Dans son absence, les autres formes de conflit humain se multiplieront pour combler le vide.

Le seconde mythe d'armes, c’est qu'un avocat de la paix doit aspirer à la sainteté sinon être déjà un saint acceptable (selon la manière dont l'auditeur souhaite le condamner.) « Es-tu humain dans tes actions, faiblesses et échecs ? Ton baratin publicitaire froisse-t-il mes préjugés ? Tu ne dois pas parler de la paix. Prétends-tu la prédiquer tel qu’un saint? Tu es trop ambitieux, prétentieux, affligé d’un complexe de messie et donc impropre à la tâche. En tout cas, aucun besoin d'examiner tes propos. »

Les champions de la paix sont des êtres humains qui puent quand ils manquent de se laver ; qui aspirent de l'air frais et exhalent du CO2 et des fois de la mauvaise haleine ; qui, comme tout le monde, éprouvent des besoins, craintes, haines, avarices et ambitions. Aucune sainteté n’est exigée pour exécuter ce genre de travail. Cela pourrait bien servir à quelque chose, sans être obligatoire. N’importe qui pourrait le hasarder.

Ailleurs dans ce livre, je parle des saints massés du monde en paix. En concis, ils ne sont pas nécessaires pour y parvenir mais plutôt dans l’ordre opposé : la sainteté sera plus accessible au monde en paix. Par contre, elle est impossible sur la terre en armes, quoi qu’elle soit exigée par toutes ses religions. La mythologie d’armes a transposé ces requis et résultats ; celle paisible les placerait simplement en bon ordre: le monde en paix d’abord, la sainteté ensuite.

Ces deux mythes sont également raisonnables et inoffensifs. Des menteurs d'armes les ont soutenus afin d’embouer les eaux, satisfaire leurs préjugés belliqueux et retarder la paix pour aussi longtemps que possible.  Nous avons aveuglément accepté leur avis.

 

 

En dépit de ta prédilection, tu seras forcé à avaler la guerre et la guerre sera mise en force pour t’avaler, nonobstant la brocante de cet autre non-sens : « Qui désire la paix, prépare la guerre. » Cette citation qu’un autre contaminant en latin de notre constellation de métaphores politiques.

Végète, un Romain du 5e siècle, l’inventa. Un total de 150 copies de son De Re Militari (Des affaires militaires) parvint à survivre l’âge sombre en Europe ; ceci en dépit d’une hécatombe de la littérature concomitante de paix (selon l’article d’Arther Ferrill, “Vegetius”, p. 487, dans Robert Cowley and Geoffrey Parker, Editeurs, The Reader’s Companion to Military History).

Comme d'autres désastres, la guerre ne sert aucun but que ses propres ; elle n’exsude que des mauvaises conséquences imprévisibles. La seule suite prédictible de la guerre, c’est la production en série de technologies d'armes encore plus létales.

La guerre n’est jamais courte ; elle est perpétuelle. Quelques guerres ont été raccourcies par une diplomatie rusée : l’Orage du désert, Panama et Grenade, par exemple. Cet homicide interruptus n’est parvenu qu’à diminuer sa valeur décisive. Les guerres longues sont trivialement décisives ; celles courtes, absolument dérisoires.

La mythologie d'armes rend noble des guerres non plus nobles qu’un seau de latrines au couloir de la mort.

D’une manière ou d'une autre, on crédite la guerre d’innovations dans l'instruction, la liberté, l'harmonie sociale, l'égalité et d'autres prestations sociales que les élites doivent expectorer tôt ou tard ― ne serait-ce qu'avec la plus grande chicane, quoique à la longue bénéficient-elles le plus de cet échange. Tant bien que mal, les guerres constituent la meilleure forme admissible de liaison masculine : elles transforment des garçons en hommes. D'ailleurs, ceux hachés en invalides mentaux ou corporels sont rendus invisibles et muets comme si par magie.

N’a-t-on pas entendu mille et mille fois ces mythes d'armes, ne les a-t-on récités et mémorisés de façon hypnotique depuis une centaine de générations ? Nous n’offririons sur l’autel de la mentalité d’armes plus tant d’écrits, de pensées, de drames, d’actions et d’aboutissements d’une telle sinistralité. Au contraire, nous pourrions dédicacer l’Agora virtuelle à la mentalité paisible, saturer la superconscience collective de mythes paisibles, rendre ces appréciations perceptibles à tous ceux intéressés et constater l'amélioration du lot commun à la suite de l’affranchissement de leur point de vue.

L’on devrait imiter la sagesse des shamans primordiaux. Ils consignaient le survivant du combat à une élaboration de rituels d'isolement et de purification. Aucune personne ne pouvait rejoindre la communauté paisible avant d’avoir rendu honneur à ces cérémonies. Dans le monde moderne, on ignore ce venin subliminal. Sans qu’il soit admis, il caille la psyché des vétérans et les transforme en morts ambulants : les ultimes sinistrés de guerres oubliées.

 

« Les chiffres les plus récents démontrent que 264 vétérans [britanniques] de la guerre aux Malvinas se sont suicidés depuis ce conflit, comparé aux 255 décédés en service actif. » http://www.spacewar.com/2003/030521165439.qscyf5x8.html

 

Le reporter Simon Gardner écrit pour Reuters (le 19 août 2004) que plus de trois cents vétérans argentins se sont suicidés depuis cette guerre. Dénotant peut-être les bénéfices thérapeutiques, vis-à-vis le stress post-traumatique, de la passion latine par-dessus la réserve émotionnelle des Anglo-Saxons puisqu’il y eut beaucoup plus de vétérans argentins et puisqu’ils souffrirent de la défaite militaire et de ses retombées psychologiques.

 

Victorieux ou défaits, des vétérans du combat sont accablés par l’idée qu’ils ont survécu leurs pairs estimés. S’ils ne trouvent aucune issue admissible pour leur peine, leur monologue intérieur de grenadier d’adrénaline s’entretient un peu comme ceci : « Manquant d’avoir mieux fait, j’ai permis aux forces armées (de hargne) de gaspiller ma jeunesse en un enrégimentement de dédain, de brutalité et de terreur. Moi-même, mes chers compagnons et d’innombrables innocents ont dû parcourir ce gantelet de souillure, de défiguration et de mort. Rien qu’en y participant, nous avons approuvé de toute cette douleur. Nous, les survivants, soutenons une effarante culpabilité de sang. Ceux refusés à l’appel sont encore plus coupables à nos yeux. »

Les activistes de la paix sont à leurs yeux les plus coupables. Nous avons rejeté l'utilité de la guerre sans l’avoir éprouvée. Comme si l’on avait besoin d’attraper la peste pour trouver sa cure ? Ce faisant, nous avons rendu insoutenable leur fardeau de douleur et de honte. Après tout, ne devrait-on pas être reconnaissant qu’ils l’aient épaulé ? Ne serait-ce pas le moins qu’on puisse faire : leur rendre honneur autant qu’à leur peine ?

Point du tout. Des guerriers ont été honorés jusqu’à la mort pour trop longtemps: ça n’a jamais amélioré ni leur sort ni le nôtre. Il est temps pour l’humanité de reprendre ses anciens rituels de décontamination guerrière et de décompression psychique au lieu d’honorer ceux qui ont traité d’abominations et ont manqué de s’épurer. Il est temps de nous rassembler pour rétablir les mœurs de la paix : autant pour des guerriers mal disposés que pour des non-violents confus.

 

Quels que soient les bienfaits de la guerre, la paix les produirait davantage rapidement et de façon beaucoup plus avantageuse. Ceux qui suggèrent autrement se mêlent d’une escroquerie, qu’ils en soient conscients ou pas. Et s’ils affirment que la guerre favorise la créativité alors que les sociétés paisibles stagnent, ils vivent un cauchemar démoniaque.

 

Comme en sont parvenus des anciennes tribus paisibles, on trouvera des moyens dynamiques d’endurer et de neutraliser les retombés de l’égoïsme, de la fainéantise et de la luxure. Leur élimination fut l’excuse mythique pour l’assassinat de masse interdit par Dieu alors que ces  trois autres ne le sont pas ― au cas où on l’aurait oublié.

 

Je me souviens d’un auteur belliqueux qui affirma combien plus avancé, éclairé et brillant le conflit international rendait le monde : un autre mythe d'armes répété trop souvent. Sans peur, (ce que je dois admettre avec une certaine admiration) il se rendit à Kosovo, à Kigali et dans pareils trous de peste militaire pour faire le plein de son journalisme autrement perspicace. A chaque étape, il établit des amis influents et des contacts puissants et aurait pu choisir n'importe quel de ces bleds pour s’aménager. Au lieu élève-t-il ses gosses dans un patelin discret en Massachusetts occidental. Ce qu’il entendait vraisemblablement dire, c’est que la guerre est créatrice et éclairante pour les gosses d’autrui.

Les directeurs d'armes se méfient de la véritable créativité et des études sérieuses : au mieux des influences efféminées et débilitantes, au pire la trahison de leurs protocoles paumés et traditions longuement affectionnées.

Quant à la stagnation de la paix, eh bien ! « 95% de tout n’est que de la merde » comme l'a si bien exprimé un malin jadis, et 95 sur cent des gens sont des bourdons dépourvus d’esprit, condamnés par la pédagogie courante à l’inertie intellectuelle et la répétition par cœur de banalités futiles. Entre temps, cinq pour-cent ou moins de la population fait et dit tout ce qui soit conséquent pour le mieux ou le pire.

Seulement les Apprentis, occupant un milieu réellement paisible, sauront transposer ces pourcentages ridicules par des applications réfléchies d’Apprentissage.

Cette liste de mythes d'armes s’étend sans fin ; sans fin nous les récitons-nous. Aucune paix authentique n'émergera avant que cette invocation incessante ne soit bloquée ― avant que l’on n’ait résolu, au cours des années avenantes, d’arrêter, d’identifier et de défier tous ces mythes d'armes séance tenante.

 

 

Deux autres mythes permettent aux gens de réagir comme des autruches : leur tête enfouie dans le sable à l’abri supposé d’un danger mortel.

Le premier, c’est l'adjectif paranoïde. Ces jours-ci, elle sert aux commentateurs pour décrire celui qui discute d’affaires controversées et de potentielle périlleuse sans rendre déférence adéquate au statu quo pourri. L’expression paranoïde, c’est leur sténographie pour : « J’étais trop distrait et indifférent pour étudier sérieusement ses propos qui ne valent pas la peine d’être mis en examen. Ayez confiance en mon préjugé d’invertébré, comparable à la vôtre. »

Le deuxième mythe, c’est l’expression « théorie de conspiration » : d’abord proposée par la CIA pour remplacer le terme davantage pertinent « théorie d’assassinat » à la suite de celui de Kennedy, puis adoptée par la presse. Opiné chaque fois que des élites d’info se tirent d’un autre meurtre.

On persiste à me sermonner qu’une conspiration complexe soit impraticable s’il implique plus qu’une poignée d’individus, surtout si ceux-ci proviennent de formations et de priorités diverses.

Merde.

D’abord, un seul acronyme : NSA (L’Agence de sécurité nationale aux USA), cette fosse aux serpents de conspirations.

Ensuite, un paragraphe. Le programme américain de surveillance à haute altitude par appareil de reconnaissance U-2 a perduré pendant un demi-décennie, non-reporté par la presse et strictement nié par tous : du Président au moindre subordonné. Ce programme employa des centaines d’entrepreneurs industriels ; des milliers de militaires : de cuistots aux chefs de base ; des centaines de scribouillards gouvernementaux et de techniciens de renseignement, avec de nombreux responsables étrangers dont la coopération était requise pour admettre ces avions en base d’urgence outremer et en vol à travers des cieux de souveraineté étrangère. Soit, ces avions « n’ont jamais existé » jusqu’à ce que les Soviets n’en aient abattu un exemplaire et traduit son pilote, Francis Gary Powers, devant un procès spectacle.

De telles conspirations « impossibles » sont la routine pour un complexe d’armes qui comporte des militaires, des industriels, des législateurs et des médias. Alors pourquoi pas d’autres encore plus sournoises et criminelles ? Surtout celles qui laissent une traînée de témoins abattus ou terrorisés ?

En Amérique, il n'existe qu’une sorte de conspiration : celle qui échoue. D’ineptes amateurs commettent un crime massif en plein jour, laissent une traînée de paperasseries et de numériques compromettantes qu’aucun journaliste débutant ne pourrait rater. Ils sont trop délicats pour tuer et terroriser de nombreux témoins qui trahiront toute l’affaire sans se soucier de la sécurité de leur famille. Voici la seule définition d’une conspiration acceptée par la culture populaire et ses médias d’obscurcissement.

Hélas, il existe une autre forme de conspiration : celle dans laquelle des malfaiteurs puissants et sans scrupules sont bien rompus à commettre le crime et exposer celui de leurs ennemis. Eux et leurs patrons ont fait répétition depuis des centenaires : ils sont experts. Ils peuvent faire appel à une énorme mémoire institutionnelle du crime et des affaires policières, aussi embaucher les meilleurs professionnels pour accomplir leurs sales besognes. Leur linge sale est tamponné Secret Défense et protégé par la totipotence de la loi. Ils sont si riches et influents qu’ils contrôlent les médias de masse. Ils n’ont aucune conscience morale : le meurtre de témoins leur est un souci mineur. Ils sont assez patients pour lessiver leurs traces et ont plein de subordonnés fervents pour flanquer à la trappe si nécessaire.

Les Grecs de l’âge classique, au sommet de leur pouvoir, ont signalé cette pratique comme du despotisme oriental, efféminé et dégénéré ; ils ont craché dessus et l’ont écrasé presque sans effort. Quelques milliers de leurs citoyens libres pouvaient mettre en déroute la plus grande cohue que ces gangsters purent rudoyer au front ― bien qu’elle fut dix fois plus nombreuse. Ils ne se sont soumis à l’empire romain qu’après avoir été subjugués par des gangsters congénères en localité.

Notons cette dégénérescence quasi-mécanique en fonction du temps et en indépendance complète des particularités de chronologie, de politique, de géographie et de foi. De tels gangsters pourrissent leur armée par degrés. Leur gangstérisme transparent, (« Soumettez-vous à nos délits incontestables, sinon prenez garde ! ») voici l’aboutissement de nos libertés vibrantes. Notre tolérance de cette corruption est infâme ; nous devrions nous méfier de ses ultimes conséquences.

Une fois l’affaire accomplie, ses paperasseries compromettantes n’existent plus ni témoins en vie sauf ceux terrorisés en silence. Il reste une superfluité de preuves circonstancielles, de mensonges transparents et de bouts pendants que personne ne peut expliquer, ainsi qu’un tas de cadavres à la place de témoins clés, mais aucune preuve admissible en cour d’assise. Quiconque déterrera de telles preuves après toute une vie d’investigation, il sera doucement éliminé. L’extorsion et le chantage persisteront pendant des décennies, même la menace d’une guerre civile si un seul mot n’en sorte. Des archives sont scellées, des preuves dénonciatrices, réquisitionnées et « perdues » en gros lots. La plupart des investigateurs officiels sont sous la main de ces conspirateurs et de leurs patrons ; ils ne trouvent donc rien de grave, apparemment par incompétence inimaginable : ce qui leur vaut la prochaine promotion.

Cela n’est pas une conspiration ici aux USA. Une conspiration bien réussie, ça n’en est pas une, mais une démarche officielle et parfaitement légitime sinon rien du tout. Celui qui dit autrement, voici un « théoricien de conspiration » stigmatisé comme tel et renvoyé sans audience.

Quel moyen aisé et rassurant de chouchouter des malfaiteurs puissants, influents et bien connectés. Comme cela doit leur être commode ! Combien lâches les restants dans leur solde et à leur merci.

Quant aux conspirateurs, leur réussite enfante celles subséquentes. Ils sont tentés de se surpasser la prochaine fois, à répétition enthousiasmée. La conspiration criminelle, c’est leur atout en manche, leur ultime argument en réserve. Elle est parfaitement légitime : protégée par conventions populaires, approbation officielle et répression médiatique. Rien d’autre ne les retient.

On habite une époque où personne de bien relié n’est pour sa part responsable de rien et tout est la faute à quelqu'un d’autre. Des impuissants sont écrasés, qu’ils soient coupables ou non, et les puissantes opèrent avec impunité parfaite en anonymat parfait. Du moins pour le moment…

 

Un cas robuste peut être dressé, que l’accomplissement de base des politiciens hiérarchiques, c’est induire des deuils et des souffrances parmi leurs ennemis et obliger leurs supporters d’endurer de la misère supplémentaire. Après tout, les défunts ne votent pas et n’ont pas besoin de se soumettre à l'ordre public. Il n’y a que des survivants exténués et affligés qui doivent choisir à grande peine entre la reddition et la résistance continue. Les armées ne s’effondrent qu’après que leur douleur collective ait atteint un cran intolérable de chagrin, de manque et d’agonie. Le compte des pertes quantifie la misère en masse que les armées doivent produire et leurs victimes, supporter.

 

Heureusement pour nous, notre ADN a pris des millions d'années avant l'histoire enregistrée pour perfectionner l’éthique de partage entre les membres paisibles de petites meutes d’omnivores. Toute déviation de l'éthique la plus pure : mutilations cumulatives, criminalité stérile, faux signaux ou mauvaise allocation de ressources extrêmement rares, a détruit les meutes souillées de violence interne. Opérant au fil du rasoir de la survie, aucune marge d'erreur ne leur permit de diverger d’une moralité excellente.

Nous semblerions figés dans la carapace rouillée de millénaires d’histoire militaire. Mais en réalité, ce semblant n’est que le revêtement corrodé d’un cadre d'excellence comportementale cent fois plus profond, fort et flexible. A nous de poncer le rouillé et de mieux procéder dans ce qui reste.

La liberté que nous pourchassons n'est pas établie sur une fantaisie utopique, (bien que des maîtres d'armes insistent que ça l’est) mais sur les libertés parfaites que nos ancêtres ont porté pendant des centaines de millénaires. La liberté des chasseurs/cueilleurs paléolithiques, voici le contexte politique que nous sollicitons, émancipé des craintes que nos maîtres d'armes nous ont gravées sur l’esprit à l'eau-forte d’adrénaline.

La diffusion de la paix ne touche pas seulement aux Apprentis dans un vide. Quand nous confrontons un agresseur à l’heure actuelle, (qu’il soit bandit armé ou complexe militaro-industriel) nous nous attendons à ce que cet Autre partage nos craintes et mythes d'armes. Ceux-ci dictent que nous hésitions de lui offrir une ouverture paisible et que nos tentatives en soient rejetées à moins que l’un de nous n’ait d’abord été assommé. La mythologie d'armes chuchote les mêmes préjudices dans l’oreille de tous. Selon ses préjugés, des gestes pacificatrices sont « de l’apaisement » des aveux de faiblesse et de trahison qui doivent valider les réactions universelles de soupçon, d’hostilité et d’agression.

Si la mentalité paisible prévalut dans nos constellations de métaphores politiques, nous pourrions dissiper de telles agressions (soit bilatérales, soit unilatérales) au moyen de gestes communs et de formules acceptées de réconciliation. Ceux-ci ne seraient plus considérés des preuves de faiblesse mais celles de sagesse, de fiabilité et de maîtrise. Un enfant pourrait désamorcer à l’instant un échange de tirs ; ainsi qu’un loup bêta, en exposant son abdomen sans défense, sait interrompre sa punition mortelle de la part d’un loup alpha dominant.

La capacité spontanée de s’entretenir en paix, elle est encablée dans la tête de chaque adulte sain d’esprit. Nous l'avons simplement oubliée pour l’instant et le déprogrammée de nos esprits ; nous sommes donc parvenus à nous rendre hors d’esprit.

Tout ce sonner d’alarme me fut d’abord inspiré par le livre en percé de Jean Bacon, Les Saigneurs de la Guerre, des Presses D’aujourd’hui, Paris, 1981. Ce titre fut publié à Tokyo en 1983, en Angleterre en 1986 et republié par l’Harmattan à Paris en 1995 ; et reparu en troisième édition chez Phébus en 2003.

Par la suite, maintes potentialités et talents autrefois dissimulés seront mieux étudiés et institutionnalisés, lâchant ainsi d’énormes énergies psychiques tenues à l’écart jusque là. On a sublimé ces talents par instinct légitime d’autoprotection. Après tout, si ces énergies avaient été libérées prématurément sur la terre en armes, elles nous auraient annihilés. Actuellement, nous nous sommes bornés à nous lancer les uns sur les autres de la matière morte et des eaux d'égout saupoudrées. Comme nos ancêtres les singes, nous nous catapultons de la merde. En dépit de cette limitation fécale, nous avons atteint une nouvelle cime de destruction globale et dansottons au seuil de l’extinction en masse de notre propre agencement.

 Ce n’est qu’au monde en paix que l’on obtiendrait de l’énergie supplémentaire par ordres de magnitude tout en esquivant notre compulsion de faire sauter l’ensemble avec.

 

ENSUITE         TABLE DE MATIERES   ANTECEDENT

 

Apprenti, débute

 

PAGE DE CONTACT